SOCIOLOGIE URBAINE

Notes de lecture

Version Française

ELITES, POUVOIRS ET VILLES DANS LE MONDE ARABE:
ELEMENTS D’ANALYSE DE LA CITADINITE.

Texte original de: Robert ESCALIER
Professeur de géographie a l’université de Nice Sophia-Antipolis
Directeur du Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine et membre d’URBAMA


Souk el Nouriyyé - Ancienne Beyrouth

   Les transformations de la vie économique et sociale, ont entraîné la recomposition des hiérarchies sociales dans le Monde Arabe. Le prix à payer de ces changements, est la forte inégalité sociale et l'accroît des intérêts individuels et familiaux.

   Cette modernisation a perturbé et gâché la ville, ces paysages, rythmes, atmosphère et le mode de vie traditionnel des citadins de la vieille souche. La ville est à la recherche d’une nouvelle identité et d’un nouveau projet favorisant l’intégration et l’enracinement de tous les composants de la société.

   La domination des élites de pouvoirs et d’argent représente un facteur essentiel dans l’évolution des sociétés urbaines contemporaines, d'où leurs logiques, à la fois concurrentielles, complémentaires et leurs intérêts, développeront la ville et la donneront une nouvelle urbanité, citadinité, et un aménagement urbain.

   La méthode d’observation analysera une géographie sociale, d’où une démarche homologique gommera les différences et particularités régionales et offre un avantage de révéler des points communs observables dans l’ensemble des pays arabo-islamique.


Marché pittoresque de l'ancienne ville de Beyrouth

TRANSFORMATIONS ECONOMIQUES ET SOCIALES, GROUPES DOMINANTS ET POUVOIRS DANS LA VILLE.

   Les modernisations économiques et sociales dans l’organisation territoriale et politique, accomplies par la domination de la rente pétrolière et des transferts liés, ont produit un changement dans le fonctionnement de la société citadine.

   Au début des années 80, lors du contre-choc pétrolier, les pays arabes ont bénéficié d'une croissance économique rapide et complexe, dans tous les domaines et surtout au niveau de la concrétisation de nouveaux projets; L’irrigation de l’agriculture sur grands champs et l’établissement des complexes industriels au cœur du monde rural et dans le fond des investissements publics, bouleversèrent l’organisation régionale et entraînent des modifications dans les équilibres territoriaux mais avec grande équité.

   Des changements socio-culturels profonds à l’échelle urbaine témoignant de nouvelles responsabilités: les femmes au travail, la recomposition des rôles dans les familles...

   La création de nouveaux plans de circulation ont étés crées pour améliorer les nécessites de transit, de la circulation des marchandises et des biens d’équipement, des relations entre les professionnels sur les deux plans internationales, inter-régionales et la mobilité accrue des familles.

   La croissance rapide des services dans les secteurs de communication et d’information, de finance et de gestion a manifesté les transformations économiques.

   Depuis une dizaine d’années, avec le retrait du champ économique, les conditions de la vie économique ont changé. On témoigne l'expansion de la modernité économique sociale. Un des aspects visibles est le développement des entreprises de sous-traitance internationale, comme en Tunisie et au Maroc.

   Les villes, présentent une scène urbaine, vecteurs de la modernisation, occupant une place stratégique unique et à multiples enjeux dans la politique des états. La ville est devenu l’espace d’affrontement des intérêts stratégiques des différents groupes du pouvoir.


Passation du pouvoirs entre Georges Picot
et le général Gouraud - Ghazir 1919

LES GROUPES SOCIAUX DOMINANTS.

   Dans la cité, s’arrogent tous les avantages de contrôle de l’économie urbaine et régionale, souvent la direction des affaires économiques du pays. Ils y parviennent grâce à plusieurs avantages qu’ils possèdent, surtout à leur position dominante dans les entreprises.

   Ces élites économiques d’argent sont les propriétaires, les actionnaires, les dirigeant des firmes et des entreprises. Elles comprennent autant le responsable du holding que le chef d’entreprise industrielle.

   Le pouvoir de ces groupes dominants dépend des rapports de force institués au plan économique, de la diversité des sources de puissances et de la pluralité des groupes et des intérêts. Par leur statut, fonction et notoriété, ils constituent une élite politique et sociale détentrice de nombreux attribut de pouvoir. Ils sont responsables des directions des administrations centrales: Ministères, Directions et Offices...

   Les classes dominantes ont renforcé leur autorité, accru leur pouvoir comme détentrices des formes de la technicité moderne et réceptrices principales des flux d’information de tous ordres. Cette autorité leur procure une assurance, grâce à leur pouvoir politique, qui forme des moyens de pressions, instituant "l’ordre sécuritaire", et le pouvoir politique qui est une arme extrêmement efficace.

   La participation de la société civile de la cité et la démocratie, n'est pas obligatoirement liée à la modernité.
  
La perduration des situations acquises peut créer des rigidités conflictuelles.

   La construction de l’Etat moderne, basée sur des exigences initiales d’affirmation de l’identité nationale autour d’un projet "développementaliste" rejeta tout cosmopolitisme. Les choix de politique économique prônèrent un développement "auto-centré".

   L’apparition de nouveaux pouvoirs, principes, méthodes de travail et alliances, impliquait le renouvellement ou changement du personnel politique, de la haute administration, des élites administratives et politiques ainsi que des bourgeoisies d’affaires dépendant de l’Etat.

   Tous ces groupes participeront à la gestion de la cité. La diversité des caractères fondateurs du pouvoir, de la notabilité et des responsabilités économiques, sociales et politiques, permet de distinguer plusieurs groupes dominants comme les élites traditionnelles, les nouvelles bourgeoisies d’affaires, d’Etat (Bureaucratique) et nouveaux entrepreneurs.


Souk El Fachkha - Ancienne Beyrouth

LA RECOMPOSITION DES HIERARCHIES SOCIALES : REPRODUCTION ET/OU NOUVELLES RIVALITES

-1- La Réduction du pouvoir des élites traditionnelles, résulte de diverses circonstances et causes : Reforme, Justice soci-spatiale et efficacité économique.

   "Briser" les pouvoirs traditionnels met fin à la domination de la ville sur la campagne. Cela laisse le champ politique et social libre et ouvrant aux nouvelles élites politiques et/ou militaires.

   Les nouveaux dirigeants ont mis en place de nouvelles traces administratives, preuve de leur méfiance à l’égard des pouvoirs régionaux et la volonté d’affaiblir les élites anciennes et de les soumettre.

   En ville les bourgeoisies traditionnelles ont pu protéger leurs intérêts menacés.

   Les échecs de l’industrialisation arabe, entraînent une politique de libéralisation et d’ouverture par l'intermédiaire des gouvernements engagés. Ainsi que les anciennes élites urbaines économiques sont trop faibles ou absentes devant les nouvelles opportunités.

   Le capital étranger occupa le champ économique et en  maîtrisa la majorité à l’égard des bourgeoisies citadines traditionnelles, plus enclines à pratiquer le capitalisme de rente.

   La localisation des étrangers dans la ville, face aux coutumes citadines, éloigna les élites des lieux de pouvoir et de profit.

   L’affaiblissement du pouvoir des élites traditionnelles résulte l’élargissement et le renforcement des élites bureaucratiques. La fréquentation des bâtiments culturels et éducatifs, favorise la reproduction des élites. Cependant, l’Etat moderne a exercé son autorité dans la plupart des domaines de la vie sociale et renforça, en particulier, la sélection géographique ou ethno-culturelle des bureaucraties et organismes de sécurité.


Les halles de détail du souk el Nouriyyé - Ancienne Beyrouth

-2- Parallèlement à l’effacement des bourgeoisies traditionnelles, se sont produites l’émergence de nouveaux groupes sociaux dominants et l’ascension de nouvelles classes néo-bourgeoises enrichies dans les affaires.

   La contrebande et la corruption caractérisent les économies "orientales" ou planifiées; comme les politiques d’Infitah qui ont multipliées les opportunités d’enrichissement rapide. Plus le niveau de la production augmente, le potentiel de corruption s’accroît. Des activités illégitimes se produiront par les individus mieux placés stratégiquement. La corruption a plusieurs fonctions, la plus dangereuse d'entre elles est de permettre la transgression des lois et réglementations.

   Au cours de la même phase historique, jusqu’au début des années 80, les pays arabes ont adopté une nouvelle politique économique, tirée de l’accroissement des revenus de la rente pétrolière.

   L’explosion urbaine généralisée, suscita des besoins de consommation et renforça la logique marchande des économies urbaines; Croissance du nombre de citadins, donc plus de logements commandés et changement de fonction de quartiers urbains. D’où la croissance périurbaine et la pression sur le marché foncier et immobilier.

   En Syrie, ils s’appuient sur la détention de monopoles et le grand commerce.
  
En Irak, le boom de la construction.
  
En Egypte, la "bourgeoisie profiteuse" des mesures de libéralisation.
  
Dans les pays du conseil de coopération du Golf, l’origine de la richesse et réussite, issus du boom pétrolier.

   Partout se retrouvent des schémas d’accumulation identiques, d’investissement dans les activités florissantes de l’import-export, de la production immobilière, dans les secteurs du tourisme, des transports, de la banque et rarement dans l’industrie.

   Les politiques de restructuration économique, prônées par les instances financières internationales, ont accélérés le transfert en privé du patrimoine industriel. Cependant l’Etat demeure le plus gros entrepreneur dans les secteurs de base et d'autres domaines.


Scène de rue de la vieille ville de Beyrouth en 1905

-3- Les bourgeoisies d’Etat représentent, parmi les classes dominantes, la plus grande visibilité sociale grâce à leurs positions au sein de l’appareil bureaucratique. Elles sont constituées de membres gérant les entreprises publiques, offices nationaux et élites militaires.

   L’édification de l’Etat-Nation et les exigences de fonctionnement d’une organisation socio-spatiale dense et complexe imposent une administration moderne et efficace.

   Le défaut de représentation accroît l’opacité du système bureaucratique et donne à ceux qui en détiennent les clefs un pouvoir, et une liberté de gérer sans contrôle d’où le bordel.

   Les états favorisent l’accession des militaires en leurs accordant de nombreux avantages, directs et indirects.

   Les représentants de cette bourgeoisie de promotion et de fonction ont su profiter, financièrement et en matériels mobilisables, de la position stratégique qu'ils occupent au cœur de l’appareil d’Etat et des organes de défense et de sécurité.

   La collaboration des bourgeoisies d’Etat avec les nouvelles élites commerçantes et Industrielles, est étroite et permanente. La perméabilité et la mobilité existante entre les groupes mène à la sous-traitance par la création d’entreprises communes aux risques et profits partagés, jusqu'à permettre au capital étranger de détenir une place importante dans l’économie nationale.

   L’enrichissement des hauts fonctionnaires aux services de l’Etat, des principaux représentants des partis et de la corruption, cause la crise des valeurs qui frappe la société urbaine.


Ecole des Arts et Métiers - Ancienne Beyrouth

-4- Les détenteurs des armes de la technologie moderne et de l’information sont capables de se situer dans le cadre des réseaux internationaux. Ces chefs d’entreprise bénéficient du prestige social qui nourrit leur niveau de compétence et de savoir-faire.

   La modification des équilibres politiques et sociaux, ainsi que le jeu des différents groupes de pouvoir, emporte les villes par l'élan de modernité et la nouvelle centralité étatique, formant le premier rang des hiérarchies urbaines et gros centres enrichis par des lieux de rencontres conflictuelles où s’affrontent, cultures régionales et citadines.

   Dans ces lieux s’enracine une nouvelle société, processus communautaire d’intégration de citoyens partageant le même projet socio- spatial.

   Les villes intermédiaires régionales intégrées à la vie sociale et culturelle, se méfient envers l’Etat et l’idéologie de la modernisation et  parviennent à mieux préserver leurs structures d’intégration communautaire.


Le général Weygand en face du cercle des officiers,
avenue des français - Ancienne Beyrouth

GROUPES DE POUVOIRS, RELATIONS SOCIALES ET EVOLUTION DE L’ESPACE POLITIQUE CITADIN.

-1- L’affaiblissement des élites traditionnelles, causé par le changement de l’organisation des villes, a provoqué un bordel, et a perdu le sens de la vie parental et sa légitimité sociale et religieuse, très accentué par l’accès à la bureaucratie moderne.

   L’organisation de la ville arabe, de l’espace m’dini maghrébin aux vieilles villes proches-orientales, évoque une nature asymétrique, et révèle les rapports sociaux hiérarchises, intégratifs. La classe dominante, bourgeoisie marchande ou industrielle, montrait une sobriété, chacun connaissant sa place dans la société, qui contraste avec le besoin de paraître actuel.

   Les institutions citadines deviennent inopérantes, les élites traditionnelles n’assurent plus leur fonction de protection auprès des familles des quartiers. En quittant la vieille cité, elles ont tout perdu à la fois, leur mémoire, et une partie de leur prestige social. Ainsi, la cité a perdu son caractère statuaire.

 

-2- La perte de légitimité des élites et l’hétérogénéité actuelle des groupes sociaux dominants témoigne l’absence de sens profond des recompositions sociales et de la rupture de la liaison élite-masse populaire.

   On est passé de l’effet-culture à l’effet-apparance. Il y a donc eu passage de la cité intégrante à la ville ségrégative et fragmentée. Les bourgeoisies traditionnelles ont perdu une grande partie de leur capital social et culturel et de leur légitimité. Les nouveaux riches, ces "bourgeoisies aux forceps" demeurent étrangers à la culture citadine.

   Plus tard on observe que les "parvenus" de la première génération délaissent les activités de faible prestige, et recherchent à travers leurs héritiers, formés dans les meilleurs instituts supérieurs, de nouvelles alliances.

   Malgré quelques avancées des libertés publiques et de l’Etat-Impartial, la "techno-bureaucratie" demeure moins au service de la collectivité qu'au service du groupe détenteur du pouvoir politique. Aussi pratique-t-elle un clientélisme de courtier. Il s’agit de valoriser la situation de "garant" de toute entreprise, privée ou étrangère, au sein de la structure politique.

   Les nouveaux entrepreneurs, eux, fixant leur attirance pour le mode d’organisation de travail et de vie occidental, s'éloignent des obligations clientélistes de leurs pères. Pourtant leurs comportements individualistes dérogent à la coutume, et réclament plus de société civile, de rationalité en gérant le système économique et politique mais sans remettre en cause leur adhésion à l’Etat sécuritaire.

   La propension des élites citadines, à s’abandonner à des préoccupations matérialistes et individualistes, a suscité une conscience citadine et des attitudes citoyennes. La contrepartie des défaillances de l’élite est la fragilisation des élites politiques.

   Les contre-pouvoirs du type associations, syndicats, ou professions d’ordres divers, sont souvent au service ou sous le contrôle du pouvoir politique. Comme en Irak et en Syrie, le "corporatisme autoritaire" exclut tout pluralisme démocratique.

   L’absence d’espace de rencontre, de débat et de l’expression démocratique, témoigne le renforcement des systèmes sécuritaires, le surplus des élites militaro-politiques, ou d’une dictature régnante, que méprise les bourgeoisies citadines.

 

-3-  Le contre-choc pétrolier a atténué les répercussions des déséquilibres sociaux. Les états des pays à rente pétrolière et dans d'autres pays arabes ont eu pour objectif politique de pallier l'absence relationnelle élite-masse, source de fragilisation politique, par un projet redistributif.

   Les classes moyennes urbaines furent des bénéficiaires pour régulariser les tensions sociales.

   Dans ces pays, il s’agit de transformer les néo-citadins en citoyens du pétrole. Ce système leur assura un niveau de vie exceptionnel dans l’aire arabo-islamique. La rente pétrolière fut la base de leur puissance.

   Le mode d’utilisation de la rente pétrolière est un facteur de résistance à la reconquête de la citadinité et à la formation d’une bourgeoisie nationale capable d’entraîner et d’aider à la légitimation d’une vie participative et intégrative.

   Dans les pays dépourvus d’un patrimoine rentier, l’épuisement étatique, l’alourdissement des dettes, a baissé le niveau de vie des classes moyennes, et les hausses de prix stimulés par la corruption, mécontentent les citadins. Les forces politiques se réclamant de l’Islamisme y trouvent un espace de propagande inépuisable.


Rue de l'Archevêché Orthodoxes - Achrafieh, Beyrouth

VILLES, ELITES ET NOUVELLES URBANITES.

   La rapidité de la croissance du nombre des citadins et de l'espace urbain a produit un changement d’échelle impressionnant, agissant sur la structure urbaine et la perception même de la ville. L’arrivée en masse d’étrangers souvent porteurs de traditions propres aux différents groupes ethno-culturels d’origine, modifie le paysage social et crée des multiples tensions dans l’organisation et le fonctionnement. Cette arrivée en masse a agi comme un puissant "remue-ménage", provoquant un effet d'étouffement des traditions citadines. La cité n’est plus dans la ville.

   De nouvelles dynamiques politiques, économiques et sociales ont crées de nouvelles pratiques, normes et représentations sociales. Pour les citadins de souche, une perte des repères. Pour les nouveaux résidents, l’urbanisation entraîne la normalisation des conduites et pour la deuxième génération, l’uniformisation des comportements à partir des relais d’informations. L’insertion des néo-citadins dans une globalité, et à travers les écoles, produit des frustrations ordinaires et une crise identitaire.

   La capitalisation des revenus par la frange riche des citadins donne vie à plusieurs modèles de consommation. Celui des classes supérieures, imitées du modèle euro-americain et étranger à la formation nationale, produit la société "composite" et le partage de l’espace urbain. Le modèle de la ville éclatée démontre la très forte emprise des classes possédantes sur l’espace aménagé.

   Les classes dominantes ont acquis une lisibilité ostentatoire dans la ville, manifestée par  des pratiques et des acquisitions. Une traduction spatiale à cela: l’édification de "quartiers réservés" de villas grandioses, les 'immeubles de très haut standing, l’implantation de centres commerciaux aux fonctions diverses (clubs sportifs, restaurants), la liaison de ces quartiers de notoriétés aux autoroutes, au centre des affaires et des aéroports...

   L’aménagement, l’implantation et l’édification de ces quartiers "réservés", sont devenus les caractéristiques de la ville contemporaine arabe, qui ont la volonté de paraître et de prestige pour les classes bourgeoises surtout pour les "riches arabes" du Golf.

   La logique organisationnelle de la ville est imposée par la classe dominante et l’extension des ghettos résidentiels de luxe.

   La soumission totale à l’autorité du chef ou du clan ou du parti parfois, est une situation politique ordinaire dans le Monde Arabe. L’ordre sécuritaire, imposant, règne partout, même dans les espaces de libertés publiques de la société civile, en craignant aussi aux "assauts du terrorisme".

   Le pouvoir politique s’impose toujours sur le champ, par l’édification de palais imposants royaux, princiers ou présidentiels, exploitant le plus d’espace, ainsi que par  l’occupation monumentale de l’espace urbain. Toutes ces constructions marquent la puissance du pouvoir politique, du Prince et la modernité étatique.

   La création de nouveaux espaces centrales et modernes basée sur l'idée de la concentration géographique des administrations publiques, a participé à la pratique d'un urbanisme de type régulateur: de grands axes structurants et de vastes pénétrantes intra-urbaines complétant le dispositif sécuritaire et le maintien de l'ordre.

   Ainsi, la dimension politique et sécuritaire introduit, au cœur de la ville, de nombreux biais spatiaux préjudiciables à un aménagement rationnel de l’espace.

   L’enrichissement des géosystèmes, les politiques économiques adoptés et la généralisation des procédures bureaucratiques, ont généré la croissance de centres-villes modernes aux édifices imposants et aux larges voies de circulation. Les C.B.D. ou Centre des affaires est l'espace emblématique par excellence de la puissance et de la volonté modernisatrice du pouvoir. Son renforcement ou l'émergence de nouveaux centres, sont capables d’aggraver les déséquilibres au sein de l’agglomération et d’accroître la ségrégation socio-spaciale.

   Contrairement aux centres historiques. Les vieilles demeures qui sont males respectées, puis délaissées par ces élites "occidentalistes" qui ne leur donnent plus d’intérêt, finissent d’être réhabilités partiellement, "sauvegardés" ou dégradés, témoignent des mutations et des divorces sociétaux qui hantent la ville contemporaine.

   L’accès inégal des populations aux divers équipements et la disparition des aménagement et de la diversité des modèles de consommation, sont les traits éloquents de la perte de sens de la globalité urbaine.

   On témoigne une crise urbaine qui se manifeste par les insatisfactions matérielles d’un vécu quotidien, et apparaît avec l’incapacité de la plupart des habitants à se situer dans la totalité de la ville, à se repérer grâce à une échelle commune de valeurs.


L'esplanade du Grand Sérail,
l'hôpital militaire et la vieille ville pris
de l'horloge de l'église américaine

Commentaire personnel:
   Cet article anime dans ma tête une pièce de théâtre concrète, qui met en scène l'évolution et la peine de tout un peuple et de son environnement. Ses acteurs sont souvent des gens corruptibles, soifs de pouvoirs et d'argents.
   Cette pièce, très objective, décrit tout le système qui bloque le développement sain de la société et de nos villes et nous empêche de nous positionner haut dans l'échelle de la classification des nations qui, au contraire, nous inventent le statut qu'elles commandent oubliant nos potentiels.
   Malgré cela, on est toujours loin des reformes qui poussent aux changements. Les signes actuels assurent l'acceptation des peuples qui continuent à reproduire et élever des générations domestiquées à cette situations et à vivre dans des villes qui accumulent des actions souvent improvisées et incontrôlées.
   C'est le jeu, qui continue depuis des siècles, les forts contre les plus faibles, les profits contre les droits, sous les lois imposées par les pouvoirs dominants. Les civilisations et les villes y en sont témoins.


Façade du palais de Nicolas Youssef Sursock - Beyrouth

* Photos extraites du livre: "Beyrouth notre mémoire" de Fouad DEBBAS - Promenade guidée à travers une collection d'image de 1880 à 1930

Talal EL KHOURY
I.U.A. (Institut d'Urbanisme de l'ALBA)

Mercredi 16 juin 2004